Tunisie : Nous devons dépassionner le débat pour réussir notre transition énergétique, clame Taoufik Rajhi‎

Taoufik Rajhi est rĂ©putĂ© au Premier ministère “nĂ©gociateur en chef“ avec les bailleurs de fonds internationaux. Et c’est peut-ĂŞtre sa dimension pĂ©dagogique, en tant que Professeur agrĂ©gĂ© des universit…

Taoufik Rajhi est réputé au Premier ministère “négociateur en chef“ avec les bailleurs de fonds internationaux. Et c’est peut-être sa dimension pédagogique, en tant que Professeur agrégé des universités à la Sorbonne en sciences économiques, qui lui donne autant de facilité à expliquer et à convaincre. Expert international en développement économique à la BAD, il est ministre chargé du Suivi des Réformes majeures depuis 2015.

Il est l’instigateur de nombre de réformes importantes en Tunisie dont celles de la fonction publique, des Caisses sociales, des entreprises publiques et la règle d’ajustement automatique du carburant.

Il a réussi à conclure cinq revues du programme économique et à garder la couverture du FMI pour assurer le financement de l’économie à des conditions favorables.

Son dernier « grand projet » est le lancement du site web taketna.com destiné à la transparence dans le domaine énergétique.

Entretien.

WMC : La Tunisie vit aujourd’hui une régression notable de ses ressources énergétiques fossiles et un grand ralentissement dans la réalisation des projets dans les énergies renouvelables. Vous êtes ministre des Grandes réformes et vous pilotez aujourd’hui le programme pour le développement des ressources énergétiques, en premier lieu les renouvelables. Où en êtes-vous, surtout avec le lancement du site www.taketna.tn ?

Taoufik Rajhi : Il faut de la prospection, c’est ce qui nous manque. Il ne faut pas oublier que l’article 13 de la Constitution de 2014 a rendu difficile tout ce qui a rapport avec le secteur Ă©nergĂ©tique. Vous pensez que les grandes compagnies pĂ©trolières vont se bousculer aux portes de la Tunisie avec un article qui stipule ce qui suit : “Les ressources naturelles sont la propriĂ©tĂ© du peuple tunisien, la souverainetĂ© de l’Etat sur ces ressources est exercĂ©e en son nom. Les contrats d’exploitation relatifs Ă  ses ressources sont soumis Ă  la commission spĂ©cialisĂ©e au sein de l’AssemblĂ©e des reprĂ©sentants du peuple. Les conventions ratifiĂ©es au sujet de ces ressources sont soumises Ă  l’assemblĂ©e pour approbation“ ?

Nous sommes pour la transparence absolue dans le secteur énergétique, mais s’il n’y a pas d’acquéreurs ou si toute tentative de découverte et d’exploitation de nouveaux gisements est bloquée à l’ARP, que devons-nous faire ?

C’est qui, en partie, explique l’importance des énergies renouvelables sur lesquelles nous travaillons aujourd’hui : un grand déficit énergétique.

Que comptez-vous en faire et quels sont vos objectifs ?

Nous ambitionnons d’augmenter l’offre énergétique classique mais aussi de renforcer l’offre et les ressources en énergies renouvelables. D’où l’idée de lancer une série d’appels d’offres dans les énergies solaires.

Nous avons ouvert les plis pour un appel d’offres de 700 MĂ©gawatt, qui pourrait fournir de l’électricitĂ© Ă  79 millimes le KW…

Nous avons ouvert les plis pour un appel d’offres de 700 Mégawatt, qui pourrait fournir de l’électricité à 79 millimes le KW. C’est de loin moins cher que le tarif économique que vend la STEG et qui est de l’ordre de 100 millimes le KW.

Aussi, réduire le prix de l’électricité et faire bénéficier tous nos concitoyens de tarifs accessibles représente l’un des objectifs de la réalisation des mégaprojets dont les deux parcs solaires de Tozeur.

Je vous rappelle que le premier est fonctionnel depuis août dernier (2019, ndlr) et que le coût global des deux parcs, qui s’étendent sur une superficie de 40 hectares, est de de 62 millions de dinars. Grâce à ces projets, Tozeur sera le premier gouvernorat tunisien à couvrir 100% de ses besoins en énergie solaire dans les années à venir. Nous espérons qu’il en sera de même pour d’autres régions du pays. La réalisation de 10 autres stations solaires à petite échelle est en cours et les lots ont déjà été octroyés.

Grâce à ces projets, Tozeur sera le premier gouvernorat tunisien à couvrir 100% de ses besoins en énergie solaire dans les années à venir

Ceci permettra-t-il de répondre à la demande énergétique du pays ?

Vous m’amenez là à parler d’un point très important : celui de la rationalisation de la demande énergétique. Il est temps de gérer comme il se doit nos ressources en la matière. C’est à ce dessein que nous avons élaboré le projet de taketna.tn. Mais ceci passe forcément par une révision de la politique tarifaire, de l’électricité en particulier et des carburants en général.

Nous avons démarré cette expérience avec l’électricité à partir de juin 2019 en instaurant un système de bonus-malus. Ainsi nous encourageons ceux qui consomment raisonnablement en réduisant les tarifs et nous les élevons pour les énergivores.

Ceux qui consomment plus de 300 KW/mois ont dû réaliser que leurs factures électriques ont augmenté. C’est pour les inciter à rationaliser la consommation de l’énergie chez eux.

Nous avons également envoyé des requêtes aux administrations les priant de réduire leur consommation énergétique. Il faut développer cette culture pour préserver le peu de ressources énergétiques dont nous disposons, et c’est ce que le prochain gouvernement devrait s’atteler à faire.

Il faut également mettre en place une politique fiscale encourageant la consommation de l’énergie solaire en réduisant la TVA et les droits de douane. Le but est de dynamiser le secteur des énergies renouvelables et de permettre aux ménages d’accéder à l’achat des équipements qui leur facilitent l’acquisition de panneaux photovoltaïques.

Il faut que nous arrivions à réduire la dépendance énergétique de la Tunisie.

C’est également en encourageant la prospection pétrolière et en cherchant de nouvelles sources d’approvisionnement en énergie que nous pourrons limiter notre dépendance. Mais comment faire avec un article aussi handicapant que l’article 13 ?

C’est le troisième volet sur lequel nous travaillons. La gouvernance du secteur énergétique exige beaucoup de transparence, et la révision du Code des hydrocarbures -c’est aujourd’hui en cours- nous avons d’ores et déjà élaboré un draft.

Nous œuvrons pour le plus de clarté possible dans la gestion de tout ce qui se rapporte au secteur énergétique afin d’éviter les malentendus résultant en grande partie de la méconnaissance du secteur, de ses contraintes et de ses difficultés au niveau national et à l’international. Et ceci passe par l’information, c’est de là que vient le programme taketna.tn.

L’objectif de son lancement est d’informer, d’éclairer nos concitoyens sur les enjeux du secteur énergétique et bien sûr d’appeler à rationaliser la consommation.

Ce qui est surprenant dans la promulgation de l’article 13, c’est la méconnaissance des artisans de cet article du cadre légal existant depuis des décennies en Tunisie et gérant l’octroi des permis d’exploration et d’exploitation des gisements gaziers et pétroliers. Ces personnes et les meneurs des campagnes «Winou el pétrole» ne savent pas que notre pays dispose de l’une des législations les plus sévères en la matière de par le monde. Vous pourriez, vous, convaincre ces illuminés de changer de posture et assouplir les procédures ?

C’est vrai qu’en général, nous autres Tunisiens ne sommes pas vraiment édifiés sur la réalité du terrain quant à nos ressources énergétiques et aux enjeux internationaux s’agissant d’énergie. Nous l’avons réalisé lorsque nous avons démarré nos travaux pour la révision du Code des hydrocarbures.

Vous savez, lorsqu’on décide de réviser un code, nous procédons à un benchmark international pour comparer ce que nous avons avec l’existant ailleurs. Nous nous sommes rendu compte après examen de nombre de codes élaborés dans d’autres pays que notre législation figure parmi les plus strictes et restrictives au monde.

Il n’y a que les petites compagnies pétrolières qui viennent chez nous parce que nous ne sommes pas attractifs en tant que site pétrolier

Notre site n’est pas attractif s’agissant des incitations en matière d’investissement dans le secteur énergétique. Le taux de découvertes est dans les 25% en Tunisie, alors que dans d’autres pays, comme l’Algérie, la Libye ou les pays africains, l’Arabie saoudite et les pays riches en gisements pétroliers, il est de 90%, et leurs codes des hydrocarbures offrent de grands avantages. La fiscalité est chez eux beaucoup plus incitative que chez nous et moins sévère, alors que les chances de trouver des gisements chez eux sont de loin plus élevées que chez nous. Le retour sur investissement et la rentabilité y sont garantis, alors que ce n’est pas le cas en Tunisie.

C’est d’ailleurs l’une des questions soulevées par nos experts dans nos discussions sur la révision du Code des hydrocarbures. Et le constat est qu’il n’y a que les petites compagnies pétrolières qui viennent chez nous parce que nous ne sommes pas attractifs en tant que site pétrolier.

Nous n’avons pas également les moyens de procéder à des études et des explorations pétrolières qui coûtent extrêmement cher. Pourquoi on n’ose pas le dire dans votre gouvernement ?

Il faut reconnaître que nous ne sommes pas en mesure de faire des opérations d’exploration aussi importantes que celle que fait l’Algérie par le biais de la Sonatrac. En Arabie Saoudite, c’est la toute puissante Aramco qui assure de bout en bout et qui, pourtant, ouvre son capital aux opérateurs privés. Nous parlons là d’un géant de l’industrie pétrolière dont 1 à 2% des actions seront cotées sur le Tadawul, le marché local saoudien, le 11 décembre prochain. La symbolique est forte.

Nous n’avons pas en Tunisie une seule entreprise qui a les moyens de s’aventurer dans un secteur risqué et aléatoire, où on ne sait pas si on va trouver du pétrole ou du gaz ou pas. J’ai été récemment à Kébili, et on m’a raconté qu’une grande société a procédé à des explorations, et qu’au 3ème puits, elle a abandonné les forages parce que les résultats étaient incertains pour un investissement très lourd.

Vous ne pensez pas qu’un déficit de communication est à l’origine de beaucoup d’incompréhensions dans tout ce qui se rapporte au secteur énergétique ?

Evidemment. Et c’est la raison de la création de taketna.tn. C’est un projet de communication stratégique sur l’énergie et le pétrole. C’est une manière de démystifier tout ce qui a trait au pétrole. Tout sera publié sur le site. La cartographie des gisements pétroliers et gaziers potentiels, les contrats avec les compagnies pétrolières. Et nous comptons même mettre sur la table la problématique du gaz de schiste. Toutes les questions ayant trait à ce domaine doivent être élucidées, il faut exposer toutes les informations à propos de nos capacités, de nos puits, nos ressources, notre production et les sociétés qui explorent afin de mettre fin à toutes les fausses informations qui circulent à ce propos.

Et nous comptons même mettre sur la table la problématique du gaz de schiste.

Cela facilitera la tâche à tout le monde, rassurera nos concitoyens quant à la gouvernance des ressources naturelles du pays, éclairera la lanterne des députés, des leaders d’opinion et des ONG concernées par la problématique. Nous sommes surtout décidés à faire en sorte que le débat sur l’énergie soit dépassionné par une communication bien faite.

Cela permettra-t-il de réviser l’article 13 de la Constitution ?

C’est possible, car plus de communication et de transparence œuvreront pour une meilleure assimilation de la problématique énergétique dans notre pays. La révision et une probable discussion de la législation, notamment de l’article 13, pourraient avoir lieu. Le débat sur la nouvelle loi sur les hydrocarbures est une opportunité importante pour revoir les questions qui posent problème à ce jour.

Dans l’attente, nous déploierons tous les moyens pour renforcer les capacités des nouvelles énergies et satisfaire aux exigences grandissantes de notre population. Notre objectif est de répondre à ces besoins à hauteur de 30% d’ici 2030. Un objectif réaliste et réalisable. J’y crois !

Entretien conduit par Amel Belhadj Ali

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