Kaïs Saïed, un manipulateur qui nous veut du bien‎

Il y a quelque chose qui dérange dans cette première interview télévisée donnée à un média national d'un candidat au second tour d'une présidentielle..…


Le candidat au second tour de la présidentielle 2019, Kaïs Saïed a donné sa première interview en tête à tête à un média tunisien. On y découvre un homme qu’on hésite encore à qualifier d’utopique ou machiavélique, de naïf ou de super-intelligent. Dans un cas comme dans l’autre, on sent l’arnaque à grand nez et cela suscite, au moins, méfiance et inquiétude. Voici ce qui ne va pas chez lui.

 

Il y a quelque chose qui dérange dans cette première interview télévisée donnée à un média national d’un candidat au second tour d’une présidentielle. Alors qu’on est en pleine campagne des législatives et que celle de la présidentielle n’a pas encore commencé, voilà que l’on ouvre l’antenne d’une télévision publique à l’un des candidats et pas à l’autre. Cette même télévision publique qui a l’obligation légale (de par le code électoral et la réglementation de la Haute autorité indépendante de la communication audiovisuelle - Haica, gendarme de l’audiovisuel tunisien) de respect du principe de l’égalité des chances. Cette même télévision qui a accueilli, il y a trois semaines, le premier débat télévisé du monde arabe entre les candidats à la présidentielle du 1er tour.

Sachant que le deuxième candidat est encore en prison, pour des raisons fortement controversées et décriées de toutes parts, et que la date du démarrage de la campagne de la présidentielle n’a pas encore été fixée, il y a de quoi s’interroger sur les raisons de cet empressement à convier un présidentiable en pleine campagne législative, avant même l’organisation d’un débat opposant les candidats de ces législatives. Le principe de l’égalité des chances a été superbement bafoué dans cette présidentielle 2019 au premier tour déjà, mais voilà que le manège continue encore avec la complicité d’une télévision publique censée être celle de l’Etat et non du pouvoir en place et encore moins au service de l’un des candidats. Pour se défendre, en anticipant les critiques, la télévision publique dit qu’elle est soucieuse de la question de l’égalité des chances et qu’elle est en train d’œuvrer pour que le candidat Nabil Karoui bénéficie à son tour du même temps de parole. Argument irrecevable quand on sait que le candidat est en prison et que le procureur a déjà refusé qu’il participe à un débat télévisé en direct. Quand bien même il serait autorisé, une personne en détention ne peut jamais bénéficier des mêmes conditions qu’une personne libre.

 

Il y autre chose qui dérange dans cette interview et cela concerne le candidat lui-même et son degré de moralité. Comment un juriste, enseignant en droit peut-il accepter d’aller à la télé publique pour une interview en violation totale de ce principe d’égalité, alors qu’il devrait y avoir un débat opposant les deux finalistes, comme cela se fait dans toutes les démocraties ? Un véritable homme de droit refuserait dès le départ l’entrée dans ce type de combines et de considérations. Aussi, Kaïs Saïed n'est pas professeur comme cela se répète partout - lui-même laisse faire. Il n'a pas validé sa thèse de doctorat. Par ailleurs, son nom figure même sur la liste des candidats visés par des plaintes pour falsification de parrainages populaires. Comment lui faire donc confiance en tant que président de tous les Tunisiens? 

Kaïs Saïed prétend qu’il n’est en course avec personne et qu’il n’est l’adversaire de personne. Propos totalement aberrants puisque l’élection présidentielle est déjà une course en soi où les adversaires s’entretuent allégoriquement.

A cause de ce problème de forme, et avant même de voir l’interview et d’écouter ce que Kaïs Saïed avait à dire, le scepticisme était de mise. Dans les démocraties qui se respectent, et dans le droit, la forme l’emporte sur le fond.

Sur le fond, nous avons décortiqué,  thème par thème, ce qu’il a dit pour relever les incohérences, la langue de bois et les réponses évasives, à défaut d’avoir trouvé ne serait-ce qu’un seul point fiable, crédible, concret et applicable sur le terrain par un président de la République. 

 

Le programme

A l’entame de l’interview, Kaïs Saïed dit qu’il n’a pas de programme et qu’il est là pour écouter les jeunes et répondre à leurs besoins. Une première dans le monde politique où l’on a un candidat qui se présente sans programme, sous prétexte qu’il ne veut pas vendre des illusions. Un peu comme quelqu’un qui prend sa voiture sans savoir quelle route prendre et où va mener la route qu’il aura prise. 

 

Les jeunes

Kaïs Saïed dit qu’il écoute les jeunes. Quels jeunes ? Ceux des quartiers chics ou défavorisés ? Les diplômés qui n’ont pas suffisamment de connaissances et de savoir pour trouver un emploi ou ceux qui ont quitté tôt les bancs de l’école ? Mettre pêle-mêle le mot générique "jeunes" pour un présidentiable est, au mieux, de la démagogie et, au pire, de la manipulation éhontée.

 

L’identité

Le problème du Tunisien n’est pas identitaire, mais socio-économique. Ceci est peut-être vrai, mais il se trouve que, depuis 2011, c’est ce problème identitaire qui occupe l’espace public et non le problème économique. S’il est vrai que la révolution tunisienne a été déclenchée par un problème économique, il est tout aussi vrai que l’on n’a fait que parler de démocratie, de libertés, de transition et d’identité depuis.  

 

Ses rapports avec les islamistes

Il a superbement ignoré la question. Il dit qu’il n’est ni de droite, ni de gauche, ni islamiste, ni laïc. Des termes qui n’ont aucun sens. En dépit de la relance du journaliste qui a bien souligné l’entourage du candidat composé d’islamistes et de proches des ligues de protection de la révolution, Kaïs Saïed a indiqué qu’il n’a demandé l’aide de personne et que ces gens là, une véritable mosaïque (on aurait plutôt dit patchwork), ne font que soutenir son projet. Un projet dont on ne sait absolument rien ! Il le résume en l’essor de la Tunisie indépendamment de toute appartenance politique. C’est ce qu’on appelle de la pure démagogie.

 

Respect de la constitution

Dans ses multiples déclarations, Kaïs Saïed déclare vouloir respecter la constitution à la lettre. Or dans de multiples déclarations également, il tourne le dos à cette constitution en niant ses droits à la femme (quand il s’agit d’égalité de l’héritage) ou encore quand il parle de mode de gouvernance, de parlements locaux et régionaux dont les membres sont choisis par tirage au sort, avec des mandats révocables.

Quant il s’agit de cour constitutionnelle, il propose une composition différente de celle inscrite dans cette même constitution qu’il dit vouloir respecter.

 

Les réseaux sociaux

Il se désolidarise totalement des pages Facebook qui dénigrent ses adversaires. Il dit qu’il n’a pas de page Facebook et qu’il n’utilise internet que pour ses recherches à travers Google. Il affirme aussi qu’il n’a jamais demandé à ce qu’on développe des pages Facebook en son nom et dit ignorer totalement qui est derrière tous ces profils et toutes ces pages de soutien à sa candidature. Il se trouve cependant qu’on l’a bien vu avec (au moins une fois, photos à l’appui) le patron d’une société spécialisée dans l’administration de pages de réseaux sociaux et spécialement des pages orientées vers les jeunes.

 

Relations avec les médias

Kaïs Saïed dit avoir évité les médias par moralité, vu que son adversaire est en prison. Il se trouve cependant que la campagne n’a même pas encore commencé qu’il a déjà donné des interviews à plusieurs journaux, sites web et médias étrangers et, hier, à la télévision publique. Aucun mot, du reste, sur son respect de la liberté d’expression et la liberté de la presse.

 

La campagne électorale

A l’entendre, la campagne aurait commencé avec une boite aux lettres et il s’agit, d’après lui, d’une campagne d’explication et non d’une campagne électorale. Ensuite, des jeunes volontaires (avec leurs propres moyens) ont développé des pages sur les réseaux sociaux et sont allés sur terrain dans les quatre coins du territoire (avec très peu de moyens) pour expliquer son programme.

Deux minutes plus tôt, pourtant, il disait ne rien avoir avec ce qui se passe sur les réseaux sociaux et ignorer totalement qui est derrière les profils de soutien à sa candidature.

Les jeunes auraient collecté pour lui des montants allant de 200 millimes à 8 dinars pour assurer sa campagne. Curieusement, personne n’a rien vu ou entendu de tout cela, ni opposition, ni pouvoirs publics, ni médias.

 

Les libertés

Les questions des libertés ne sont pas prioritaires pour le peuple d’après lui et n’ont jamais été réclamées par le peuple. De quel peuple parle M. Saïed ? Bochra Belhadj Hmida et les milliers de Tunisiens qui ont mis ce sujet sur la table ne figurent-ils parmi le peuple ?

A la question de l’égalité de l’héritage, il se cache derrière la chariâa et le CSP et rappelle que c’est à l’homme d’assurer les dépenses et non à la femme. Partant, il devient juste à ses yeux que l’homme hérite plus que la femme. A aucun moment il n’a pensé rétablir l’équilibre de telle sorte que l’homme hérite autant que la femme et dépense, également, autant que la femme.

Quant à la liberté de conscience et l’homosexualité, il affirme que l’espace public doit préserver un certain équilibre respectant les valeurs de la société. Il va jusqu’à ridiculiser ce type de questions en affirmant que demain, on pourra voir un père à qui un autre homme demandera la main de son fils.

D’après lui, les valeurs universelles doivent prendre en considération les spécificités de chaque société et on ne peut pas appliquer certaines valeurs venues d’ailleurs. Il réitère une nouvelle fois sa devise populiste selon laquelle ces questions ne sont pas celles réclamées par le peuple. Kaïs Saïed tente cependant de rassurer en affirmant qu’il n’y aura absolument aucun retour en arrière en matière de libertés.

 

Mode de gouvernance

Il avoue (enfin !) que son programme de gouvernance locale n’est applicable que si les députés l’approuvent et que la révision de la Constitution ne peut se faire que si le parlement la valide. Il est quand même bon de rappeler que cette question de mode de gouvernance était en permanence présente à ses lèvres en tant que pilier de ce projet qui a mobilisé les jeunes autour de lui.

Pourquoi proposer un projet dont l’application ne dépend pas de lui ? Il précise qu’il n’a pas présenté de programme, mais des outils pour mettre en application des projets présentés par les jeunes. Et si le projet n’est pas approuvé par l’assemblée, ce ne sera pas de sa faute !

 

Indépendance de la justice

En la matière, Kaïs Saïed semble être des plus rassurants. Surtout quand il dit qu’une justice indépendante est meilleure que mille constitutions. Il réitère sa volonté de voir une justice apolitique et indépendante. Il rappelle que quand la politique s’immisce dans les palais de justice, la justice sort de ces palais.

Des propos rassurants, sauf que les promesses des politiques n’engagent que ceux qui les écoutent et la crédibilité de Kaïs Saïed en ce qui concerne sa vision pour la justice est sérieusement ébranlée quand il propose que le Conseil supérieur de la Magistrature soit composé de 2/3 de juges en exercice et de 1/3 de juges retraités. Une proposition à la fois populiste, irréaliste et dangereuse. Elle devient même très inquiétante quand on sait que le candidat est enseignant en droit et en constitution.

Les raisons ? Il ouvre la porte, par sa proposition, à la dictature des juges, alors que le CSM doit être composé obligatoirement par des juges, des avocats, des notaires, des huissiers, etc. Sa proposition, en plus, n’existe nulle part au monde, ne garantit aucunement l’indépendance des juges et se trouve déconnectée de la réalité du terrain.

 

Pension pour les familles des martyrs

Kaïs Saïed dit avoir proposé à ce qu’on donne une pension viagère pour les familles des martyrs parmi les soldats et les forces de l’ordre, afin de préserver leur dignité. Un projet qui lui tient à cœur, sauf que cette pension existe déjà ! Présenter comme projet quelque chose qui existe déjà demeure énigmatique. Soit il sait et il se moque de son auditoire, soit il ne sait pas et il est naïf.

 

Etat d’urgence

La loi de l’état d’urgence a été rédigée dans la précipitation en janvier 1978. Elle est anticonstitutionnelle d’après lui et il faut une loi pour organiser la situation sous état d’urgence. Il montre clairement sa désapprobation de cet état d’urgence et sous-entend qu’il faudrait le suspendre en attendant l’application de la loi. Que faire cependant pour les cas des présumés terroristes revenant des zones de guerre ? Kaïs Saïed répond ici par l’exact contraire de ce qu’il sous-entendait 30 secondes plus tôt, en disant « oui, il faut un état d’urgence, mais il faut aussi une nouvelle loi ». Que retenir ? Chacun retiendra ce qu’il voudra.

 

Projets économiques

Quand on lui pose la question sur la situation économique et son avis sur de grosses affaires comme celles de la BFT ou de Thomas Cook, il répond totalement à côté en s’interrogeant pourquoi on en est là et que l’on est en train de répéter sans cesse depuis 2011 que les caisses sont vides. Il joue bien la diversion (sciemment ou en raison de ses méconnaissances de ces dossiers) en minimisant les problèmes de la Tunisie dont la population de 11 millions est la moitié de celle d’une ville comme le Caire (16 millions) ou d’Istanbul (15 millions). Il ne propose donc aucune solution, il ne fait que relater les problèmes que tout le monde connait déjà.

 

Biens confisqués et argent spolié

En parlant de biens confisqués aux proches de l’ancien président Ben Ali et de l’argent spolié par sa famille et les hommes d’affaires, Kaïs Saïed use du même vocabulaire que Moncef Marzouki et la troïka. Il cite le rapport de feu Abdelfattah Amor et parle de milliards ici et là qu’il envisage d’investir dans les régions défavorisées. Huit ans après la révolution, le présidentiable ne semble toujours pas savoir que cet argent n’existe pas et que l’on ne compte plus les injustices provoquées par ce décret de 2011. En dépit des multiples démentis et du nombre considérable de gouvernements qui sont passés, Kaïs Saïed continue encore à user de ce filon pour donner de l’espoir à son auditoire d’investir des milliards à récupérer chez des hommes d’affaires qui ont affirmé et prouvé ne rien posséder d’illégal. Il parle de trois mille milliards et de chiffres donnés par des instances officielles. On aimerait bien que M. Saïed nous en cite une seule !

 

Relations avec le gouvernement

Il répond à côté en usant de langue de bois à souhait. Il dit vouloir un programme commun pour l’intérêt général de la majorité des Tunisiens, sans partis, sans exclusion et qu’il s’agit d’un intérêt national commun et non d’intérêts partisans. Comment traduire concrètement ces jolis propos sur le terrain inévitablement politique, puisqu’il s’agit de dessiner des stratégies ? Kaïs Saïed ne répondra pas.

 

Relations extérieures

Interrogé sur la Libye, il répond à côté en se cachant derrière la légalité internationale et en proposant de devenir une force de propositions et de réunir les opposants afin que le peuple libyen choisisse lui-même ses gouvernants.

Sur la Syrie, il dit refuser toute ingérence étrangère et adopte une nouvelle vision que les politologues déchiffreront : « nous avons des relations avec l’Etat syrien et non le régime syrien ». Quelle est la différence concrètement dans ce cas particulier ? Allez savoir !

Sur l’Algérie, il use également de langue de bois en parlant de famille unie et de joie quand il voit un Algérien hisser le drapeau tunisien. Il reste dans les généralités et parle même de marché commun maghrébin.

 

Des propos de grand-mère en somme. Sur toutes ces questions, feu Mouammar Gueddafi n’aurait pas trouvé mieux. 

 

Nizar BAHLOUL 

 

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businessnews

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